Hotel Dorantes (french)

M, le magazine du Monde

July 1 2017

C’est toujours la même histoire, une bonne part de hasard. « Un jour, j’ai poussé la porte de cet hôtel. Depuis j’y reviens dès que je suis à Bogota. » Depuis 2012, Karen Paulina Biswell habite en intermittence les lieux, une chambre au confort désuet l’attend au dernier étage, avec vue sur le couvent Monteserrate qui surplombe Bogota. Elle pourrait dormir chez des amis, dans la famille aussi, mais non, invariablement la Franco-Colombienne revient à ce bercail, aimantée par les vibrations qui s’en dégagent. L’hôtel Dorantes, vaste palais dans le plus pur style Art Déco logé au cœur du quartier historique de la Candelaria, fut l’ancienne demeure de l’ambassadeur du Mexique. A deux pas de la Plaza Bolivar, à deux 'cuadras de la Septima', la grande artère qui traverse la capitale perchée à plus de 2 500m, là où résida encore étudiant Hugo Chavez.

Reconvertie en hôtel en 1960, cette bâtisse de deux étages a tout d’une auberge espagnole, ou plutôt d’une pension de famille où se croisent des destins contradictoires, emblématiques d’une Colombie faite de hauts et débats. Comme Jorge Fuerbinger Bermeo, ancien gouverneur de la province Putumayo, qui a débarqué un soir de février 2017. « Sans grande conviction, je cherchais juste un lieu où dormir. » Depuis, cet élégant septuagénaire y demeure à classer ses souvenirs en vue de les coucher sur papier, en attendant « sans doute » de retourner à Mocoa, la grande ville du Sud où il est né et où vivent ses deux fils. « Je pensais y aller la semaine sainte, mais il y a cette terrible catastrophe qui a tout englouti ! » En fait, il n’y est pas retourné depuis dix-neuf ans, lorsque le nom de ce libéral convaincu, engagé en politique aux côtés de Luis Carlos Galan, fut en haut de la liste de la guérilla marxiste. Les accords de paix ont enfin changé la donne. A l’autre bout de l’échelle sociale, et deux étages plus bas, Ilvar espère encore en des jours meilleurs. Venu chercher une autre fortune à la capitale, ce paysan de cinquante ans a connu cet hôtel en y concevant sa fille, voici cinq ans. Depuis il y survit dans un réduit, sans fenêtre ni lavabo, bénéficiant d’un tarif adapté à ses maigres moyens : ce vendeur de rue doit rembourser une dizaine de millions de pesos, la somme des vingt-six micro-crédits qu’il a contractés, qu’on nomme ici gota gota.

Ces deux-là ne sont pas les seuls à cohabiter sous les lambris décatis de cet hôtel, un havre à l’heure de la gentrification qui fragmente le territoire. Un sexagénaire coréen, professeur d’arts martiaux et acupuncteur, y occupe une chambre à l’année depuis 2002 et un ancien hippie de Cali y vient depuis vingt ans, le temps d’écouler aux touristes ses émeraudes. Toute la journée, César Augusto Cardona est posté avec son ordinateur sur les genoux dans le hall d’entrée, au plus près de la borne Wi-fi. A vingt-trois ans, ce jeune homme de Santander est installé ici depuis 2015, pour suivre un traitement qui lui permettra de remarcher. En attendant, il voit passer un musicien brésilien, un écrivain américain, une dentiste colombienne, des Indiens Embera-Chamis, une foule de personnages qui font désormais partie de la « famille » de Karen Biswell. A commencer par Eloïse Sanchez, la pimpante sexagénaire qui fait office de gérante des lieux, administrant tout ce petit monde, « 60 % d’habitués et 40 % de permanents » comme elle sourit. « Ils arrivent pour une nuit, et ça peut durer toute une vie… »

Jacques Denis